La “grève générale ”aura-t-elle été la menace de trop ? Quand, à l’issue des manifestations de samedi dernier, la coordination nationale étudiante réu-nie à Dijon sous la direction de l’Unef s’est prononcée pour le “blocage du pays”, le sourire de Bernard Thibault s’est brusquement figé. Et François Chérèque, qui ne riait déjà plus pour avoir pris conscience de l’influence croissante des casseurs dans les cortèges, a aussitôt crié casse-cou : « La grève générale, c’est une décision qui ne se prend pas à la légère. » Dès le 7 mars, il avait exprimé des doutes sur la capacité de la grève tout court à relayer le mouvement étudiant. « Il n’est pas facile de mobiliser sur le sujet du contrat de travail », avait-il même indiqué lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes de la presse sociale. Que dire, alors, de la “grève générale” qui, telle l’arme nucléaire, perd tout crédit si sa menace est agitée à tort et à travers ? En un siècle, celle-ci n’aura été utilisée que trois fois : en 1936, après la victoire d’un Front populaire pris de court par les conséquences de sa victoire ; en 1944, lors des combats pour la libération de Paris, et en mai 1968, quand les syndicats, et spécialement la CGT, craignaient de se faire déborder par la mouvance maoïste et anarcho-trotskiste… Pourquoi ce changement de pied des organisations étudiantes, qui misaient jusqu’alors sur une classique montée en puissance des manifestations pour faire plier le gouvernement ? À la CGT comme à la CFDT, mais aussi à FO, où l’on appréciait de pouvoir se refaire une santé en encadrant les cortèges étudiants, l’ultimatum lancé au gouvernement par l’Unef et ses alliés d’extrême gauche a surpris. Comme ont surpris les thèmes entendus lors de l’AG de Dijon où, en dix-sept heures d’un “happening” fiévreux, les thèmes les plus variés ont surgi : du pillage des supermarchés (baptisé “réquisition”) pour nourrir les grévistes jusqu’à la régularisation de tous les sans-papiers, en passant par le “renversement du gouvernement, comme en Ukraine”… Les syndicats n’applaudissent aux soviets que lorsqu’ils les suscitent. Rarement quand ceux-ci ont vocation à les enrôler de force dans un combat qui n’est pas le leur. À Matignon comme à la CGT, l’explication de cette fuite en avant a, comme toujours, été trouvée dans les chiffres : malgré la réussite de la mobilisation enregistrée le jeudi 16 et le samedi 18 mars, tout indique qu’un plafond a été atteint qui, sauf enrôlement de nouveaux acteurs – mais lesquels ? –, va devenir, désormais, difficile à dépasser. D’où l’urgence, pour les syndicats, de gonfler les statistiques des défilés pour légitimer leur poursuite et justifier de leur utilité dans l’hypothèse d’un retrait du CPE. La police, à laquelle Nicolas Sarkozy a recommandé une précision accrue dans le décompte de manifestants, est formelle : à Paris, le 18 mars, elle n’a pas vu défiler plus de 80 000 manifestants, parmi lesquels une bonne moitié d’adultes syndiqués. Or la CGT en a dénombré 350 000, soit près de cinq fois plus ! Cette exagération est sans précédent : on est loin des estimations du simple au double qui ont toujours fait partie du jeu… Mais elle a un but pédagogique : démontrer que la mobilisation a été deux fois supérieure contre le CPE à ce qu’elle fut, le 4 octobre 2005, contre le CNE, quand cette même CGT dénombrait 150 000 personnes, et la police, déjà, 80 000 ! Pour Dominique de Villepin, l’habileté consiste donc à tenir bon sur l’essentiel tout en proposant des aménagements qui puissent offrir aux syndicats l’occasion de réintégrer la discussion, non sans isoler l’extrême gauche dans sa stratégie du tout ou rien. Y parviendra-t-il ? Un premier signe encourageant vient paradoxalement de la crispation de l’Unef qui, non contente d’empêcher les étudiants (favorables ou non au CPE) de suivre leurs cours, organise le boycott des scrutins destinés à statuer sur le blocus des facultés en grève. Quand chacun peut s’exprimer librement, autrement dit à bulletins secrets, le résultat est en effet éloquent : à l’université de Nancy-II, par exemple, où un référendum était organisé, l’autre vendredi, par le doyen de la faculté, 71,29 % des votants ont plébiscité la reprise des cours… Poursuivant sa fuite en avant, l’Unef a lancé un mot d’ordre qui pourrait bien se retourner contre elle : le boycott des élections aux conseils d’administration des Crous (les centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires), chargés de gérer les bourses et les résidences universitaires. Motif invoqué par Bruno Julliard, le président de l’Unef : « Les étudiants mobilisés par la lutte anti-CPE n’ont pas la tête à voter… Maintenir ce scrutin équivaut à piétiner la démocratie ! »

“Enrichir” le CPE ne veut pas dire le dénaturer.

La démocratie ne serait-elle “piétinée” que lorsque l’Unef risque de perdre les élections ? Pourtant opposée au CPE, la Fage (la Fédération des associations générales étudiantes, un syndicat de gauche modéré) a officiellement dénoncé mardi, par la voix de son président Jean-François Martins, les actions d’intimidation perpétrées par l’Unef pour empêcher la tenue du scrutin : vols d’urnes à Montpellier, Nancy et Metz, locaux systématiquement vidés de leurs extincteurs afin de provoquer leur fermeture pour raison de sécurité (à Rouen), menaces proférées contre des étudiants favorables à la reprise des cours (à Poitiers)… Tout se passe donc comme si l’extrême gauche, enfermée dans sa logique, tentait la politique du pire pour échapper à la sanction de ceux qui, au-delà de leur attitude sur le CPE, sont décidés coûte que coûte à passer leurs examens… C’est en pensant d’abord à ceux-là, mais aussi aux syndicats qui rechignent à l’idée d’une grève générale, que Dominique de Villepin a proposé, mardi, deux aménagements majeurs au contrat première embauche, dont il maintient cependant la philosophie (celle d’une flexibilité accrue destinée à rassurer les employeurs) : il est désormais prêt à discuter de la période d’essai de deux ans prévue par le CPE, de même que de l’absence de justification patronale en cas de licenciement. Mais il a prévenu que le texte ne pourrait être “enrichi” que dans le cadre de la loi votée le 9 mars. Comment rassurer les étudiants sans revenir sur la flexibilité ? Face au premier ministre, les députés de la majorité qu’il a rencontré deux fois, mardi dernier (à l’Assemblée nationale le matin, et à Matignon dans la soirée pour un “pot” amical) n’ont pas été avares de propositions. L’idée d’un entretien préalable au licenciement a été avancée (sans qu’il soit évidemment question d’une procédure classique, celle-ci ayant mécaniquement pour effet de judiciariser la rupture du contrat, donc d’annuler la souplesse intrinsèque du dispositif), de même qu’une négociation branche par branche destinée à fixer la durée de la période d’essai selon les professions. Surtout, et contrairement à ce que craignaient confusément certains de ses proches, le premier ministre sait désormais qu’il peut compter sur le soutien sans faille du président de la République. Et, bon gré mal gré, sur celui de Nicolas Sarkozy. Pour attaché qu’il soit au “dialogue” – mot qu’il a martelé toute la semaine dernière, et qui aurait pu faire craindre qu’il lâche son premier ministre, comme fut lâché jadis Alain Devaquet ou, plus récemment, François Fillon –, le chef de l’État n’a pas été dupe des appels à la médiation qu’au soir du 19 mars lui ont adressés ses adversaires : la gauche bien sûr, mais aussi François Bayrou, qui l’auraient bien vu réclamer le retrait du CPE au nom de “l’unité nationale”. À un an de la fin de son mandat, que gagnerait-il à se rallier aux arguments d’une gauche qui ne le sollicite que pour mieux l’affaiblir ? Rien, hormis la perte définitive de son autorité, au rythme de concessions toujours recommencées. Ceux qui réclament le retrait du CPE n’exigeront-ils pas, dans la foulée, celui du CNE et, demain, l’abandon de la concertation envisagée sur la réforme du Code du travail ? Et puis, qui sait si Jacques Chirac n’a pas envie, pour une fois, de donner tort à Franz-Olivier Giesbert qui, dans son best-seller la Tragédie du président (Flammarion), dépeint, avec le talent qu’on lui connaît, un « psychorigide contrarié qui, l’âge aidant, a fini par se convaincre que la France ne supporterait aucune grande réforme » ? Qui sait aussi si, dans un dernier défi, il ne s’en remet pas définitivement à Dominique de Villepin pour rompre avec ce cercle vicieux de l’immobilisme que décrit Giesbert en l’imputant au chiraquisme tout en suggérant que seul Sarkozy peut sortir la France de l’ornière ? « C’est le système RTT + CDD, les deux faces d’une même réalité, qui enferme les jeunes dans le chômage et les pauvres dans l’exclusion, en produisant de moins en moins de richesses par rapport à nos partenaires », écrit Giesbert. À ceci près que ce langage, c’est aujourd’hui Villepin qui le tient face à la rue. Et c’est Chirac qui renchérit : « Les inquiétudes des jeunes ne doivent pas conduire à ne rien faire. » “Tenir, dans l’intérêt même des jeunes”, est désormais la devise partagée de l’Élysée et de Matignon, à laquelle le ministre de l’Intérieur, adepte de la “rupture”, aurait mauvaise grâce de ne pas souscrire. Les conseillers en communication qui l’entourent et qui savent lire les sondages, le lui répètent chaque matin : « Si le gouvernement recule, la droite sera hors d’état de réformer quoi que ce soit pendant de longues années. » Y compris et surtout Sarkozy, s’il advenait qu’il soit élu ! « Si le gouvernement est amené à abandonner ce qui fait l’ossature du CPE, le peuple de gauche se ressoudera autour du sentiment d’avoir remporté une victoire, indiquait le directeur des études de la Sofres, Brice Teinturier, dans le Figaro du 20 mars. Le gouvernement et, au-delà, l’ensemble de la droite seront considérablement affaiblis. » Voici pourquoi la gauche rêve tout haut à un retrait du texte, que Julien Dray, le porte-parole du PS, ose qualifier de « forme supérieure du courage politique »… Voici pourquoi, aussi, Villepin parie plus que jamais sur un autre courage. Le seul qui paie vraiment : celui de respecter ses engagements.

Valeurs Actuelles n° 3617 paru le 24 Mars 2006